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Complotisme : le doute m’habite…

Mis à jour : nov. 15

J’ai vu, ou plutôt, je me suis endormi devant le docu-fiction Hold-Up, dont tout le monde parle. Et au risque de vous surprendre, j’ai été assez bluffé : 2h40 de complotisme sans prononcer une seule fois le mot de « juif », « franc-maçon » ou « Illuminati », c’est plus impressionnant que les 300 pages de Georges Perec, sans une seule fois la lettre « e » [1] !

Plus sérieusement, je m’attendais à mieux, même pour un documentaire à charge. Sur la forme, avec 160 minutes d’entretiens sans contradiction, d’extraits journalistiques décontextualisés et de prétendues pièces à conviction : on risque surtout l’indigestion, dans ce mélange des genres qui frôle la parodie - le second degré en moins.

Sur le fond, les critiques sur la gestion de la crise en France, notamment la cacophonie sur le port du masque, la polémique sur l'hydroxychloroquine et les questions déontologiques sur l’indépendance des médecins par rapport aux grands laboratoires, sont parfaitement recevables et même légitimes dans un débat démocratique.

Mais ce prétendu reportage esquisse aussi, de manière confuse et pernicieuse, un grand complot mondial qui aurait sciemment créé le virus avant de l’inoculer au monde entier, au profit des grands laboratoires. De manière plus cynique encore (c’est là que j’ai décroché), le coronavirus serait un moyen pour les « riches » de se débarrasser des « pauvres » dont ils n’auraient plus besoin. Autrement dit, le coronavirus serait le premier « holocauste [2] » du XXIe siècle, comparaison douteuse et volontairement outrancière appelée « point Godwin » en rhétorique, qui permet bien souvent de faire passer les autres arguments du débat comme plus modérés et donc, convaincants.

Je ne reviens pas dans le détail sur les fake-news, raccourcis fallacieux, et autres procédés malhonnêtes, largement contredits depuis par tous les médias. La meilleure analyse de cette supercherie médiatique a été produite par le youtubeur Vincent Verzat sur sa chaîne Partager c'est sympa. Ce qui m'inquiète, hélàs, c’est qu’aucun fact-checking, aucune contre-enquête ne parviendra à contrecarrer la rumeur de ce complot mondial. Le mal est fait, le ver est dans la pomme et il subsistera toujours un doute : « et si c’était vrai, même un tout petit peu ? »


René Descartes, éternel dubitatif

On arguera peut-être que le doute est une vertu, la preuve d’un recul critique, et même le fondement de notre pensée rationnelle depuis Descartes. Ce doute qui nous permet de contester l’oppression de la doxa, l’autoritarisme de la pensée unique, le totalitarisme du politiquement correct ! En d’autres termes, ce doute qui nous rend libres ! Mais alors ce doute cartésien devrait conduire les partisans de ces théories « antisystème » à douter aussi, de leur propre doute[3]!

Je suis moi-même un grand sceptique et comme Saint Thomas, « je ne crois que ce que je vois » ! Et je veux bien entendre toutes les thèses, même celle d’un complot mondial. Je veux simplement des arguments ! Or ce documentaire ne présente qu’un florilège d’opinions, d’hypothèses et d’approximations, venant de personnalités plus ou moins controversées, entre autres micros-trottoirs et témoignage de chauffeur de taxi, dans une ambiance très « café du commerce ». Et la compilation de ces prises de position individuelles finit par former une thèse, qui fait sens auprès de tous ceux qui cherchent une explication rationnelle à cette crise sans précédent.

Car il s'agit bien de cela : expliquer le chaos que nous vivons, trouver un sens à ce qui semble ne pas en avoir. Il y a cent ans, l’explication d’un tel cataclysme aurait sans doute été divine : un châtiment ou une mise à l’épreuve de la fidélité des croyants. Il y a cinquante ans encore, on aurait accusé l'un des deux blocs (de l’Est ou de l’Ouest) d’être à l’origine du virus et de vouloir provoquer le désordre chez l’ennemi. Trump avait d’ailleurs essayé ce remake de Guerre froide en s’obstinant à qualifier publiquement le coronavirus de « virus chinois », sans grand succès.

Le drame de notre société occidentale, depuis la chute du mur de Berlin au moins, c’est précisément que plus rien ne semble avoir de sens. Aucune guerre, aucun combat social, aucune politique ne semble obéir à un idéal, une morale transcendante, une spiritualité. « Dieu est mort [4]» disait Nietzsche à la fin du XIXe siècle et avec Lui, le sens que l’on donne à la vie, à la mort, aux victoires comme aux catastrophes.

Dans ces conditions, comment comprendre le sens d’une épidémie mondiale comme le coronavirus ? Comment accepter la peur et les contraintes liberticides qu’il entraîne ? Comment tolérer le renoncement à notre vie sociale, nos loisirs, notre art de vivre ? Une seule explication rationnelle : un complot mondial, un dessein secret des puissants, une vérité qui dérange… Inutile d’essayer d’argumenter rationnellement contre ces théories, on ne ferait que prouver davantage l’existence de ce secret, dont nous serions, au mieux, les idiots utiles, au pire, les complices machiavéliques.


Militants du groupe complotiste QAnon aux Etats-Unis

Car ce que Hold-Up montre bien, c’est que les théories complotistes ne se situent pas au niveau des faits ou des données objectives que l’on peut vérifier, confronter, discuter, mais au niveau de l’opinion, du sentiment, de la croyance. Ce qui par définition, est indiscutable. Et ce qui m’inquiète profondément dans l’expression de ces croyances, ce n’est pas tant la contestation du pouvoir en place, mais la volonté de fédérer des individus autour d’un ensemble d’idées, de valeurs, de discours. Ce que la sociologie appelle une « (sous-)culture », et qui est au fondement même de toute « religion[5] ».


Descartes, visiblement optimiste, affirmait que « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ».[6] Mais en voyant Hold-Up, j’ai comme un doute…




[1] La Disparition, 1969 [2] Le mot est lâché au cours d’un entretien [3] Et de la réalité de leur existence-même mais passons… [4] Le Gai Savoir, 1882 [5] De religare, « relier » [6] Discours de la méthode, 1637

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​© Thomas Foy 2018