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Vis ma vie d’agriculteur… par correspondance



Avez-vous vu ce reportage « Brut » qui raconte le parcours d’une ancienne journaliste du magazine « Elle », en voie de reconversion pour devenir agricultrice bio ? Entre naïveté et condescendance, la vidéo présente une jeune femme tristement représentative d’une tendance très citadine (voire parisienne) à la caricature d’un monde rural fantasmé.

Le reportage commence par un plan dans le métro parisien où la jeune femme explique à quel point elle trouve ce mode de vie « atroce ». Ayant bien connu les transports franciliens, je ne peux qu’acquiescer, en précisant toutefois qu’il ne s’agit pas toujours d’un choix de vie et qu’il y a d’emblée une forme de mépris à considérer que tous les franciliens qui subissent le désagrément des transports le font en leur âme et conscience.


S’ensuit une séquence dans une serre où la jeune femme aide à l’entretien des plans de légumes, sous le regard indulgent de son maître de stage. Elle coupe par mégarde une fleur de tomate puis vante les mérites du travail manuel dans une société en proie au risque de burn-out. Dans un mélange de naïveté et de condescendance, elle affirme : « C’est comme si c’était un retour à l’humanité vraie ».

Le grotesque commence vraiment lorsque l’ex-journaliste assise négligemment - et littéralement - « par terre », nous explique la difficulté du métier d’agricultrice, tant du point de vue économique que physique, surtout quand on sait que sa formation se fait essentiellement… par correspondance ! Le reportage se termine, non sans ironie, par un plan où elle croque une fraise fraîchement cueillie « c’est quand même ça le meilleur », achevant de montrer le décalage entre le propos de la jeune femme et la réalité du monde agricole.


Entendons-nous, je n'ai rien contre cette apprentie agricultrice, héroïne malgré elle d'une farce journalistique qui fait la part belle aux clichés et aux raccourcis. Il y a d’abord un antagonisme implicite entre ville, en l’occurrence Paris, et campagne. Comme si l’alternative au métro était forcément la reconversion professionnelle dans l’agriculture (bio, bien entendu). Faut-il nécessairement nier tout les attraits d’une vie citadine pour être en contact avec la nature et ainsi trouver un équilibre personnel ?

On perçoit également une deuxième confrontation, plus subtile, mais tout aussi réductrice entre d'un côté le travail dit « intellectuel », dans un bureau en ville, et de l'autre le travail « manuel », sous une serre à la campagne, niant par conséquent la dimension théorique de toute activité sensible et oubliant le « savoir » que nécessite le « faire ». Ainsi, le métier d’agriculteur d'une part, est dévoyé et réduit à un travail manuel pour parisien(ne) en quête de sens. D’autre part, la jeune femme incarne, bien malgré elle, le cliché de la citadine quelque peu superficielle et déconnectée des réalités du monde rural.


Et ce manque de nuance, voire ce goût de la provocation n’est sans doute pas entièrement fortuit et je ne peux pas croire que les réalisateurs du reportage n’aient pas mesuré l’ironie qui se dégage d’un tel portrait. Il faut sans doute voir dans cette simplification de la réalité une intention éditoriale propre à susciter la réaction, le commentaire, tantôt admiratif, tantôt indigné. Je participe moi-même au commentaire du commentaire par cet article et fais ainsi le jeu d’un média qui privilégie les contenus courts, à fort potentiel de partage sur les réseaux sociaux. Mais je m’interroge sur la finalité journalistique d’un média cédant ici à la facilité et aux clichés, au détriment des questions de fond : la quête de sens au travail, la lutte contre le burn-out, mais aussi les difficultés économiques et sociales d’un monde agricole qui connaît un taux de suicides considérable.


Imaginons enfin le portrait d’un agriculteur ou d’un artisan ayant repris des études pour devenir journaliste, prof ou universitaire parce qu’il trouvait son métier trop pénible et qu’il manquait selon lui une dimension « intellectuelle » à son travail...


https://www.facebook.com/brutofficiel/videos/662406527601219/


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​© Thomas Foy 2018