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Zemmour/LCI : what did you expect ?


En pleine polémique autour du discours d’Éric Zemmour lors de la première « Convention de la droite », retransmis en direct sur LCI, et alors que l’on apprend l’ouverture d’une (nouvelle) enquête pour « injure publique » et « provocation à la haine », je me rappelle cette publicité pour Schweppes datant de 2011 où Uma Thurman, alanguie sur son canapé, déclarait : « Hey, what did you expect ? » (Hey, vous vous attendiez à quoi ?).


Marion Maréchal-Le Pen, organisatrice de la "Convention de la droite"

Alors qu’une majorité de médias et de Français rendait hommage à Jacques Chirac, disparu le 26 septembre dernier, Marion Maréchal (aka Le Pen) a maintenu samedi dernier, 28 septembre, sa « Convention de la droite » réunissant quelques personnalités du monde politique et médiatique dont le « polémiste[1] » Éric Zemmour. Condamné quelques jours plus tôt pour « provocation à la haine religieuse » suite à des propos dans l’émission « C à vous » en 2016, l’auteur du Suicide Français, a de nouveau créé la polémique avec son discours d’une trentaine de minutes, alternant considérations sexistes, xénophobes et islamophobes, entre autres comparaisons douteuses entre islam et nazisme.


Son allocution aurait pu rester relativement confidentielle si la chaîne LCI (groupe TFI) ne l’avait pas diffusée en direct et en intégralité ! Son directeur, Fabien Namias, a depuis confessé, à demi-mot, une erreur sur la forme, regrettant que le débat, prévu à l’issue du discours, n’ait pas permis d’apporter une contradiction suffisamment audible. Mais le directeur de la chaîne persiste et signe dans ce même article du Parisien : « il faut entendre toutes les idées (…) même si elles nous déplaisent ».


Plus qu’une erreur de format, LCI a commis une faute professionnelle et, osons le dire, une faute morale, en offrant ainsi une tribune sans filtre à la haine, dont Éric Zemmour n’est qu’un prêcheur parmi tant d’autres.


Eric Zemmour, visiblement plus à l'aise à la radio que devant un public

Car à bien y regarder, le discours d’Éric Zemmour n’est objectivement pas très bon. Accroché à son pupitre comme un coquillage à un rocher, Zemmour semble plus à l’aise à lire sa prose qu’à tenter d’haranguer la foule, pourtant acquise à sa cause. Les yeux rivés sur ses notes, il ne lève que rarement la tête et semble dérouler une chronique radiophonique, faisant peu de cas des quelques applaudissements de l’auditoire. Enfin, sa voix visiblement enrouée n’ajoute aucun relief à son laïus monocorde sans inflexion, sans rythme, sans panache.


Sur le fond, Zemmour use et abuse de l’emphase et de l’ironie, notamment au début de son discours : « Comment ne pas s’extasier devant la plume si élégante d’une Christine Angot qui fait passer Voltaire ou Stendhal pour d’obscurs tâcherons ? ». Mais au bout de longues minutes, l’artifice rhétorique devient répétitif et stylistiquement lourd : « Caroline de Haas[2] et Rokhaya Diallo[3] sont les reines du monde, c’est quand même autre chose que Bonaparte et Victor Hugo, quand même (sic) ».


Eric Zemmour, chroniqueur régulier sur RTL dans l'émission d'Yves Calvi

Balayant successivement des sujets historiques, démographiques, sociaux, économiques, politiques, religieux, on peine à suivre le fil de sa démonstration (y-a-t-il seulement un fil et une démonstration ?). Alors faute d’un discours élégant dans la forme et cohérent sur le fond, Zemmour cède à la facilité de quelques formules provocatrices : « Nous vivons une inversion démographique (…) qui entraîne une inversion de la colonisation ».


En somme, Zemmour fait du… Zemmour. Il n’en n’est pas à son coup d’essai : quand il n’est pas invité dans des émissions grand public pour la sortie d’un de ses livres, il a carte blanche dans de grands médias comme Le Figaro, RTL ou bientôt CNews (Groupe Canal +). Le problème n’est donc pas le discours ou les idées - si nauséabondes soient-elles - d’Éric Zemmour, mais bien la responsabilité des grands médias en général et de LCI en particulier, qui lui offrent une tribune politique, au motif d’une prétendue neutralité et de la confrontation nécessaire des opinions.

Car le traitement (ou plutôt, l’absence de traitement) journalistique de cette intervention est édifiant. Lorsque la présentatrice de LCI, entourée d’invités et chroniqueurs, lance sur le plateau « on écoute Éric Zemmour » qui apparaît alors en direct à l’écran, son propos est élevé au rang de celui d’un homme politique de premier plan, qui mérite non seulement un direct mais aussi un temps d’analyse a posteriori en plateau, de debriefing comme les soirs de débats présidentiels. A noter que l’essayiste et chroniqueur Raphaël Enthoven, seule voix réellement discordante parmi les invités de cette conférence et dont le discours a été interrompu par des huées et les insultes, n’a pas bénéficié du même traitement de la part de LCI. L’argument de la direction de la chaîne qui prétend réunir, à égalité, toutes les opinions pour nourrir le débat, s’écroule…


Le "deepfake" ou l'art de faire dire n'importe quoi à n'importe qui

Par ailleurs, le direct n’est plus aujourd’hui l’apanage des chaînes de télévision : n’importe qui peut, avec un simple téléphone, se faire l’écho d’une information brute, sans filtre mais aussi sans traitement, sans hiérarchie, sans mise en perspective, bref, sans travail journalistique. A l’ère de la « post-vérité », des fake news, et même des deepfake qui permettent de fabriquer de toutes pièces de « vraies » fausses informations, les grands médias ne peuvent plus se poser en simple intermédiaire, en canal de diffusion passif.


En anglais l’expression populaire « don’t shoot the messenger » (« ne tirez pas sur le messager ») invite à ne pas blâmer le porteur - autrement dit le média - d’une mauvaise nouvelle. Mais cette maxime semble caduque à l’heure d’internet et des chaînes d’info en continu, tant elle autorise la diffusion de propos haineux et liberticides. Il est peut-être temps, au contraire, de commencer à « tirer », au sens figuré bien entendu, sur le « messager », c’est-à-dire de rendre les médias responsables du traitement et de la diffusion d’une information. Il en va de leur légitimité, de l’enrichissement du débat public, en un mot, de la bonne santé de notre démocratie.




A lire :


L'Edito du Monde du mardi 1er octobre sur « la haine télévisée »

« En diffusant sans le moindre recul un discours hostile à la démocratie et d’inspiration fasciste, en admettant du bout des lèvres une simple erreur de « format », LCI s’est faite la complice d’une démarche politique anti-républicaine. »



[1] du grec qui signifie « la guerre »

[2] Femme politique et militante féministe

[3] Journaliste, écrivaine et animatrice également engagée dans la défense des droits des femmes

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​© Thomas Foy 2018